Jeunes

L’accueil spécifique des enfants à L’Ilot 900 414 L'Ilot

L’accueil spécifique des enfants à L’Ilot

Illustration Prisca Jourdain

Quand ils arrivent à L’Ilot, les enfants sont parfois considérés par leurs parents comme de simples bagages, des objets secondaires, plus des personnes à part entière. C’est le résultat des nombreuses souffrances que la famille a invariablement traversées avant de trouver refuge dans l’une de nos maisons d’accueil. Si l’amour qui les unit à leurs enfants demeure toujours le plus fort, beaucoup de mères et de pères, noyés dans les problèmes, rongés par les difficultés, envahis par la honte d’en être arrivés là, n’arrivent plus à gérer, n’ont plus la force de faire passer leurs petits en priorité. Mais qui l’aurait ? 

Les équipes sociales de notre association – et plus particulièrement les responsables du soutien à la parentalité et les référents enfants – sont notamment là pour redonner une place aux enfants dans le parcours de leurs parents, qui estiment souvent qu’un bébé ou un enfant en bas âge ne comprend pas grand-chose à la situation traversée. S’il n’a pas encore accès au langage, l’enfant ressent cependant beaucoup de choses : le stress, l’anxiété, l’insécurité… 

En fonction de leur âge, de la relation qu’ils entretiennent avec leurs proches, les enfants arrivent à L’Ilot plus ou moins perturbés par les épreuves qu’ils ont traversées. Certains n’expriment ou ne montrent pas non plus directement à quel point ils sont marqués par les évènements.  

Les professionnel·les sont donc particulièrement attentif·ves aux émotions exprimées, à la place qu’on laisse aux enfants, au respect de leurs besoins (de rythme, de jeux, d’écoute, etc.). Car quand les choses restent taboues, cela entraîne invariablement des conséquences négatives sur la famille. Un important travail est donc réalisé pour libérer la parole des enfants qui fréquentent la maison d’accueil, par le biais d’activités spécifiques et d’entretiens individuels. 

Les enfants, quand tout se passe bien, sont finalement très contents d’être à L’Ilot : il y a plein de copains, des jeux, des activités… C’est la continuité de l’école, un autre petit cocon loin des problèmes. Des liens d’affection et de confiance se créent, avec les éducateurs et éducatrices, d’autres résident·es et leurs enfants. L’équipe doit rester attentive à ce que ces liens n’entraînent pas plus de difficultés au moment du départ : quand on s’attache, il est encore plus difficile de dire « au revoir », de recommencer le processus de reconstruction dans une autre maison d’accueil ou dans son nouveau logement si notre équipe a pu en trouver un pour la famille. Pour palier cela, les activités de soutien à la parentalité peuvent continuer pendant un certain temps après le départ de la famille de la maison d’accueil de L’Ilot. 

Même si les équipes font tout ce qu’elles peuvent pour préserver leur innocence, les enfants sont régulièrement confrontés à la violence, aux crises ou aux problèmes de santé mentale des autres habitants et habitantes de la maison. Les membres de l’équipe socio-éducative peuvent en parler avec eux… à moins que leurs parents refusent, ce qui arrive, malheureusement, assez fréquemment. 

Beaucoup de progrès peuvent encore être faits pour que l’accueil et le séjour des enfants se déroule dans les meilleures conditions possibles, à commencer par des locaux mieux adaptés à leurs besoins spécifiques : il est actuellement impossible, dans la maison d’accueil, d’avoir un entretien avec un parent et / ou ses enfants sans être dérangé ou entendre des gens qui parlent, parfois hurlent, dans le couloir… 

Il est urgent que des moyens structurels soient dégagés pour que les enfants jouissent de locaux entièrement adaptés à leurs besoins et que des initiatives soient mises en place pour les accompagner, les encadrer, de la meilleure des manières dès que leur famille est touchée par la précarité. 

On rêve qu’un jour un Premier ministre nous dise « ma priorité, c’est l’enfance » 900 414 L'Ilot

On rêve qu’un jour un Premier ministre nous dise « ma priorité, c’est l’enfance »

Illustration Prisca Jourdain

Françoise Pissart est directrice Justice sociale et Pauvreté à la Fondation Roi Baudouin. Forte d’une longue expérience des problématiques liées à l’enfance précarisée, elle nous partage son regard sur la situation actuelle, les obstacles qui se dressent face aux familles en situation de sans-abrisme ou de mal logement et les solutions qui pourraient / devraient être envisagées pour définitivement sortir les enfants de la rue. 

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Si l’on devait résumer le lien entre l’enfance et la pauvreté en trois mots… 

Le premier que je choisirais, c’est « déprivation ». Un enfant peut en effet subir l’exclusion sociale parce qu’il est quotidiennement privé d’une série de choses qui vont toucher à la pauvreté économique de la famille dans laquelle il vit et augmenter son sentiment d’exclusion : des habits neufs, des fruits et légumes frais chaque jour, des vacances, des jeux d’intérieur, etc. 

Mon deuxième mot, c’est « injustice ». Un enfant naît là où il naît ; en principe, il devrait avoir les mêmes chances que les autres, mais ce n’est pas toujours le cas. Certains enfants subissent déjà la précarité à la naissance, voire pendant la grossesse. 

Le troisième mot que je sélectionne, c’est « investissement » : on a cru pendant longtemps qu’il suffisait d’accroître le revenu des familles pauvres pour que les enfants s’en sortent. Aujourd’hui, il faut certainement travailler sur cet axe-là mais on peut aussi investir sur l’enfant : essayer de prévoir des moyens spécifiques pour qu’un enfant qui naît dans une famille en situation de pauvreté puisse quand-même bénéficier d’aides au niveau de l’éducation, la santé, etc. Il y a une responsabilité sociale pour l’aider à se préparer un avenir plus glorieux que ce à quoi le déterminisme classique pourrait le prédestiner. 

Les enfants touchés par la précarité, est-ce une question récente ? 

La problématique n’est pas récente. La façon dont on la regarde, par contre, est récente. Parce qu’on se rend compte que ça vaut la peine d’investir sur les enfants. À côté de tout ce qu’on peut faire sur les adultes, il faut regarder les enfants aussi comme un public cible important. Ils sont évidemment touchés par toutes les nouvelles formes de pauvreté auxquelles on assiste aujourd’hui. 

Un des groupes les plus à risque c’est les familles monoparentales : tout ce qui va toucher les mères seules avec enfant(s) va impacter l’avenir de l’enfant. Et les chiffres , même s’ils ne montrent pas l’ampleur et la gravité de la problématique, prouvent bien que ces dernières sont sur-représentées dans la catégorie du sans chez-soi. Nous avons besoin d’une méthodologie de dénombrement commune aux différents pouvoirs publics. Il n’est pas possible de développer une politique efficace si vous n’avez pas de données qualitatives, qui permettent d’analyser les profils des personnes, qui sont très différents. 

Que faire, concrètement, pour améliorer la situation ?

Il est nécessaire de travailler de manière transversale au sein des différents gouvernements, de croiser les niveaux institutionnels, d’œuvrer au niveau local. Mais la Belgique est ce qu’elle est ! On rêve qu’un jour un Premier ministre nous dise « ma priorité, c’est l’enfance ». 

On parle beaucoup de partenariats au niveau local, on dépense beaucoup d’énergie à se mettre en partenariat, mais ce qu’il faut ce sont des moyens qui viennent des différentes compétences. Être pauvre, c’est d’abord ne pas avoir accès à un logement de qualité, aux soins (souvent les mamans se sacrifient pour les enfants), ne pas avoir de loisirs - essentiel, pour tous les enfants, ne pas avoir de parcours éducatif sans problème particulier lié au niveau d’éducation des parents. Tout est dans tout évidemment dans une société, mais ce que nous prônons surtout, ce sont des politique volontaristes et positives : miser sur ceux qui font des choses positives, vouloir les montrer et inspirer les autres. 

Mettre la priorité sur l’enfance, c’est faire des économies pour l’avenir : et ça, c’est un raisonnement qui n’est pas encore assez présent au niveau politique.

Quel regard posez-vous sur le déterminisme social et la dimension générationnelle de la pauvreté ? 

Déterminisme… j’aime bien le mot comme sociologue, moins comme représentante d’une fondation active dans le secteur de la philanthropie. À la Fondation Roi Baudouin, nous préférons miser sur les solutions, regarder les gens qui ont, malgré tout, l’énergie pour faire bouger les choses. 

Il y a aussi des adultes qui ont été pauvres dans leur jeunesse et qui s’en sortent très bien. Quand vous discutez avec des gens, vous êtes parfois assez étonnée de voir qu’ils n’ont pas été gâtés par la vie pendant leur enfance. Cela veut dire qu’il y a des choses qui réussissent, des lieux de support et d’accompagnement qui fonctionnent, des parents qui ne vont pas bien mais qui sont capables de transmettre des éléments d’expérience qui vont aider leurs enfants à s’en sortir, des enseignants qui n’oublient pas au fond de la classe les petits qui ne sont habillés comme les autres… 

Quand on n’a plus d’énergie, qu’on a essayé tellement de choses, qu’on a pris autant de coups (au propre comme au figuré), c’est difficile de rebondir. En même temps, avoir un enfant, ça va aussi vous maintenir la tête hors de l’eau et vous pousser à utiliser les ressources, dont celles proposées par L’Ilot, qui sont essentielles. 

La question s’inscrit de toute façon, de plus en plus, à l’agenda de tout le monde : en Wallonie, un enfant sur quatre vit ce genre de situation. 40 % à Bruxelles ! Ça devient donc une question de société dans son ensemble.

Vous avez évoqué dans cette interview un∙e Premier∙ière ministre avec la casquette « enfance ». Et si, demain, c’était vous ? 

Tout d’abord, je réclame des moyens. Parce que si c’est pour être un « ministère-alibi » ou qu’on demande aux autres d’allouer des moyens marginaux pour la cause ça ne suffira pas. Si un jour on décide de mettre la priorité sur les problématiques liées à l’enfance et à la jeunesse, il faut y mettre les moyens. 

Et pour définir les politiques à mettre en place il faut une vision, partagée et qui repose sur l’expérience des gens qui savent, qui sont en contact avec les personnes. Cela ne sert à rien d’inventer des choses qui ne correspondront pas aux besoins des personnes. 

Il y a des acteurs qui ont des solutions, mais qui ne détiennent qu’une partie de la solution. C’est très bien, ils sont dynamiques, il faut continuer à les soutenir, mais il faut passer à une autre échelle : la problématique est beaucoup plus large que ce que les réponses proposent aujourd’hui. 

Un grand défi pour les publics dont on parle, et les enfants aussi, c’est simplement de les toucher. Il y a parfois des offres qui sont formidables mais qui ne sont pas fréquentées ; en tout cas pas par celles et ceux qui en ont le plus besoin.  On dit toujours qu’il n’y a pas assez de places. Mais si elles existaient, est-ce qu’on toucherait les enfants qui en ont le plus besoin ?

Téléchargez La Kart #3 "Enfance et sans-abrisme"

Enfance et rue : no future ? 900 414 L'Ilot

Enfance et rue : no future ?

Illustration Prisca Jourdain

Mes jeunes années ont été heureuses sur bien des points et elles ont fortement contribué à faire de moi une adulte épanouie et solide. Celles de mon fils et mes deux filles ont suivi et suivent encore le même chemin : scolarité ininterrompue, nourriture équilibrée, fêtes d’anniversaire avec les copains et copines, chambre à soi, entraînement de basket et cours de musique… La norme ? Pas pour tout le monde : beaucoup trop d’enfants, privés de ces besoins fondamentaux, vivent, avec leurs parents, parfois un seul, parfois aucun, en marge d’une société – la nôtre – sans que nous ayons la capacité de répondre à leurs besoins fondamentaux.

Subir l’exclusion alors qu’on n’est encore qu’un nourrisson ? Hors de question ! Et pourtant, cette situation révoltante s’aggrave : on observe une augmentation plus qu’inquiétante du nombre de familles en situation de sans-abrisme. Les derniers dénombrements estiment que 20 % des personnes sans abri sont des enfants ! Et le phénomène, loin de diminuer, s’accélère de manière dramatique. 

De plus en plus de familles sans abri ou en risque de sans-abrisme – souvent portées à bout de bras par des mamans solo – font appel à nos services pour s’en sortir. Mais le manque criant de solutions pérennes que notre secteur peut leur apporter creuse toujours un peu plus le fossé qui les sépare d’un futur digne, dans un chez-soi bien chauffé, avec un frigo suffisamment rempli, sans la menace d’un huissier ni la peur d’une expulsion … 

Mettre en place des réponses adéquates et coordonnées pour les parents, c’est sortir leurs enfants de la boucle du déterminisme social, éviter que la précarité ne se transmette de génération en génération. Car une famille qui n’a pas de logement aujourd’hui risque de mettre des années à sortir de la précarité et tout ce qu’elle entraîne : non accès à une alimentation saine, détérioration de la santé physique et mentale, risque accru de violences conjugales et/ou intrafamiliales, non accès à la culture et aux loisirs, etc. Vivre sans toit, sans droits, c’est la condamnation à un travail de reconstruction extrêmement lourd, quand celui-ci est seulement envisageable. Pour les enfants, c’est aussi le risque d’un parcours scolaire perturbé ou brutalement interrompu, le renoncement aux loisirs, la perte de confiance en soi… L’insouciance et la légèreté font place à la peur et au sentiment d’insécurité. Ces enfants grandissent trop vite et portent dans leur sac à dos des problèmes qui ne devraient pas les concerner.

Je suis persuadée que les solutions durables pour toutes celles et ceux qui sont confrontés au sans-abrisme et au mal logement devront être pensées ensemble. Le décloisonnement sectoriel mais aussi un travail coordonné entre les responsables politiques et les associations de terrain sont plus que nécessaires pour que les droits des femmes, des jeunes ou des enfants soient, un jour, pris en compte et rencontrés dans une dynamique globale. Les lignes budgétaires comme elles sont pensées à l’heure actuelle ne permettent que trop rarement d’avancer dans cette logique d’intersectorialité.

Sans ce travail coordonné, sans moyens financiers conséquents, toujours trop d’enfants continueront à subir la pauvreté et l’exclusion au quotidien, seront privés dans les années à venir de leur droit fondamental au bonheur et à l’insouciance. 

Il en va de notre responsabilité à tous et toutes. Leur avenir est entre nos mains.

Ariane Dierickx, directrice de L’Ilot  

La Kart #2 accompagner les jeunes en errance : le projet MACADAM 1024 875 L'Ilot

La Kart #2 accompagner les jeunes en errance : le projet MACADAM

Madeleine Guyot, présidente de l’association Macadam - jeunes en errance et Simon Niset, directeur d’une des maisons d’accueil pour hommes seuls de L’Ilot à Charleroi échangent sur les spécificités de l’accompagnement des jeunes (entre 15 et 26 ans).

L’Ilot : Simon Niset, est-ce que vous
accueillez des jeunes dans votre
maison d’accueil ?

Simon Niset : Oui, en 2019 et en
2020 on a accueilli 20 % de jeunes
ayant entre 18 et 24 ans. C’est très
significatif. C’est une évolution récente.

L’Ilot : Comment ces jeunes hommes
sont arrivés chez vous ?

Simon Niset : Il y a différentes
manières : soit ces jeunes connaissent
des maisons d’accueil, soit ils se sont
adressés à un service social de première
ligne, soit ils appellent d’eux-mêmes
partout en espérant trouver une
place d’accueil et d’hébergement
temporaire… Ce qui m’interpelle c’est
que beaucoup de ces jeunes ont déjà
un parcours dans l’aide à la jeunesse.
On peut donc se poser la question d’un
certain échec à un moment précoce, au
niveau familial d’abord et ensuite au
niveau des institutions qui sont censées
prendre le relais. Les questions de mise
en autonomie ont toujours été très
compliquées. Force est de constater que
pour une bonne partie de jeunes, cela
ne fonctionne pas comme cela devrait.
Avec l’équipe socio-éducative de notre
maison d’accueil à L’Ilot, nous nous
interrogeons par rapport à l’accueil de
ce public, et, entre autres, de savoir si
une maison ouverte à tous les âges est
vraiment bien adaptée. On constate
deux choses : la première, c’est que
certains sous-groupes de jeunes vont
rentrer en conflit avec des plus âgés ; la
deuxième c’est la potentielle mauvaise
influence de plus âgés sur les plus
jeunes, notamment pour ceux qui
cherchent une figure parentale. En
même temps, je crois fort à la mixité
des publics, la mixité des âges… D’une
part, créer des structures spécifiques
pour les jeunes peut accroître le risque

pour eux de se tirer mutuellement vers
le bas. Mais, d’autre part, il faut le dire
honnêtement, on a déjà accueilli des
jeunes qui sont ressortis plus abîmés
d’une maison d’accueil qu’à leur arrivée
parce qu’ils y avaient rencontré les
mauvaises personnes, souvent en lien
avec des problèmes d’assuétudes et de
consommation…

L’Ilot : Le risque de glissement vers
le bas serait selon vous moins grand
si les jeunes restaient en groupe sans
autre contact avec des plus âgé·e·s ?

Simon Niset : En fait, je ne dirais pas
que c’est une problématique liée au
fait que les jeunes se regroupent. Il est
évidemment normal que les jeunes
s’associent. Ce qui est compliqué pour
nous, c’est de leur faire comprendre
que les enjeux ne sont pas les mêmes
pour eux que pour des jeunes qui
sont en famille, et n’ont pas eu ce
parcours d’errance et d’exclusion qui
est le leur. On peut respecter le fait
qu’à 18 ans, on fait la fête, on est un
peu insouciant…mais un jeune reste
chez nous pendant neuf mois et, si au
bout des neuf mois, on n’arrive pas à
concrétiser un projet de logement, il va
se retrouver à la rue. Il y a une urgence
à se mobiliser mais c’est parfois assez
difficile de leur en faire prendre
conscience.

Madeleine Guyot : Ce que Simon
dit résonne fort à plein de niveaux.
C’est une question complexe. Ce
public a besoin d’être entendu dans
ses demandes et ses non-demandes,
d’être compris et qu’un lien soit recréé.
Le but de l’initiative Macadam c’est
de proposer un accueil « bas seuil »
de jour inconditionnel pour un
public fortement désaffilié et de lui
fournir une réponse le plus possible
désinstitutionnalisée.

« Bas seuil », cela implique que tout jeune peut y venir, quelle que soit la complexité de
sa situation, quel que soit son niveau
d’autonomie.

L’Ilot : Qu’est-ce que ce ça veut dire
« une réponse désinstitutionnalisée » ?

Madeleine Guyot : C’est permettre
constamment à la structure de se poser
la question de savoir si les services
qu’elle offre sont adaptés aux besoins.
C’est forcer l’institution à s’adapter
aux jeunes plutôt que les jeunes au
fonctionnement de la structure.
C’est aussi éviter une conditionnalité
monolithique. Car pour certains
jeunes, la mise en projet ou le projet
de logement, etc., ça peut fonctionner.
Mais pour plein d’autres jeunes, ça
ne fonctionne plus. Il leur faut un
temps de repos. Madacam veut le leur
offrir, avec un accompagnement. Ça
implique d’être prêt à accueillir la nondemande
des jeunes. Voilà donc nos
trois principes directeurs à Macadam :
l’inconditionnalité, le fait de ne pas
s’institutionnaliser et le fait d’accueillir
la non-demande.

L’Ilot : Est-ce que le fait d’être financé
par les pouvoirs publics, qui ont des
attentes, ne risque pas justement de
conduire à une institutionnalisation ?

Madeleine Guyot : L’ADN de Macadam
c’est l’intersectorialité : santé mentale,
aide à la jeunesse, sans-abrisme, lutte
contre la pauvreté, etc. L’Ilot connait
bien ce type de démarche parce qu’il est
membre du Conseil d’Administration
et fonctionne beaucoup avec d’autres
secteurs. Cela garantit une approche
plus large que celle d’un seul secteur
donc d’une seule « vision politique ».
La volonté de Macadam c’est de ne pas
rentrer dans une case afin de faire place

à quelque chose qui s’articule entre la
minorité et la majorité d’âge, le sansabrisme,
l’aide à la jeunesse, la santé
mentale, la lutte contre la pauvreté, etc.

L’Ilot : Simon Niset, comment
réagissez-vous à l’idée de la création
d’un centre de jour bas seuil pour
jeunes ?

Simon Niset : Je pense que c’est une
initiative qui a énormément de sens.
Il y a vraiment urgence. C’est un
besoin qui avait d’ailleurs déjà été
relayé par Philip De Buck, directeur du
Centre d’Accueil de jour de L’Ilot, qui
disait qu’il était alarmé par le nombre
de jeunes qu’il voyait, leur difficulté
à trouver leur place dans un centre
ouvert à tous et toutes, la difficulté de
l’équipe à répondre à leurs besoins et
attentes spécifiques et la potentielle
mauvaise influence que pouvait avoir le
public plus ancien sur ce public jeune
qu’il identifiait comme extrêmement
fragile.

L’Ilot : Quelle est la bonne manière
d’accueillir et d’accompagner ces
jeunes ?

Simon Niset : Je pense qu’il faut aller
vers un maximum de diversité et éviter
les groupes homogènes, pour que
tous les jeunes se sentent autorisés à
fréquenter ce centre. Après, les jeunes
sont dans la construction de soi, dans
la remise en question d’un système et
de toute forme d’autorité. Il faut donc
qu’il y ait un cadre clair mais avec
lequel les éducateurs et éducatrices
puissent jouer de manière intelligente,
sinon ça risque d’être extrêmement
compliqué.

Madeleine Guyot : Nous accueillons
tous les jeunes, en adaptant les
modalités d’accueil. Ces jeunes ont

l’errance comme seul dénominateur
commun. On parle de personnes
migrantes, LGBTQI+, de jeunes filles
enceintes, etc. Il faut les toucher et les
accompagner de façon pertinente, en
fonction de leur situation, et être très
réactif. Enfin, nous voulons stimuler
leur participation, au sein de Macadam
mais aussi pour se faire entendre des
politiques, intervenir comme experts
du vécu, etc.

L’Ilot : Quels sont les défis et les
points d’attention ?

Simon Niset : Il faut une équipe solide
et nombreuse pour accompagner ces
jeunes aussi très concrètement dans
leurs démarches administratives ou
pour la recherche d’un logement.
Et bien intégrer la structure dans le
quartier, pour que les jeunes y accèdent
facilement, sans craindre de n’être pas
bienvenus.

Madeleine Guyot : Ils sont nombreux.
Il faut éviter d’entrer dans la fameuse
« boucle de mobilité » des jeunes en
errance, qui circulent sans cesse entre
les mêmes services et reviennent à
chaque fois à la « case départ ». L’enjeu,
c’est d’améliorer la trajectoire de ces
jeunes. Cela veut dire promouvoir
l’intersectorialité, qui est indispensable.
On doit également arriver à toucher
des jeunes qui sont plus difficiles à
atteindre, comme les jeunes victimes de
traite et d’exploitation sexuelle. Nous
voulons aussi développer une expertise
sur ces publics qui puisse servir à tous
les acteurs. Enfin, il faut assurer des
financements à la hauteur des enjeux.
Nous avons besoin de l’engagement
ferme et concret des politiques sur cette
question.

La Kart #2 témoignage 1024 515 L'Ilot

La Kart #2 témoignage

Antoine a dix-sept ans.
Il vivait avec sa mère,
son beau-père et les enfants de ce dernier.
L’enfer de la rue, il le connait déjà.

l’appart il était trop petit pour tout le monde
on m’appelait pas pour manger mon beau-père
il me disait de la fermer y avait pas d’assiette pour moi
pas de couverts rien
ils allaient voir papy et mamy on me disait rien
c’était tout pour les petits rien pour moi
ils m’ont trop mis des bâtons dans les roues
je sais pas comment expliquer
moi je voulais juste draguer les filles faire
de la musique la fête avec des copains vous voyez
mon beau-père
mon beau-père c’était pas ça
mes notes ça n’allait pas
je faisais toujours trop de bruit
j’étudiais pas assez je sortais trop
j’allais pas droit j’aurais dû
alors quand il me frappait
ben voilà
voilà

tu dis c’est juste quelques jours madame j’ai quelques problèmes
mais ça va je vais m’en sortir vous en faites pas
mais non ça va pas
j’ai nulle part où aller
quand je suis parti mon beau père gueulait que j’avais pas intérêt à revenir
ma mère pleurait
elle disait rien elle est restée avec lui elle est restée et puis
désolé
j’ai pas tenu longtemps je veux dire l’école dormir chez des potes
et puis quels potes ils étaient pas là
de toute façon leurs parents ils veulent pas que je traîne avec eux
je suis pas comme il faut
on me regarde partout où je vais on se fout de moi
tu vois d’un coup tu comprends que tu peux compter sur personne
alors faut partir là où on te connait pas

quand t’es trop déprimé y a toujours des gens dans le centre
tu vois des gars qui font la fête ils sont bourrés ils comprennent pas vraiment
ce qui se passe ils s’en foutent d’où tu viens
si tu t’en sors bien tu deviens pote ils te paient des bières te passent
une clope ou deux tu te sens moins seul
mais ça dure pas longtemps
tu vas les suivre dans les bars ils te filent des trucs
des machins
tu vois ce que je veux dire
sur le coup tu crois que t’es bien mais non
après c’est pareil y a nulle part où aller
chez ma mère laisse tomber non
non
j’espère pas qu’elle m’attend
peut-être qu’elle le fait c’est possible je sais pas
dormir sur un banc c’est galère sérieux
vas-y tu tires sur ta dernière cigarette
dans le noir et tu entends des bruits autour de toi
qu’est-ce que tu fais
alors tu marches et tu marches toute la nuit
t’attends le soleil c’est sans fin
peut-être qu’il y a une place après dans un centre
quelque part
et là t’as la rage parce que tu te dis merde
si c’est déjà comme ça maintenant
qu’est-ce ça sera à dix-huit ans est-ce que je suis foutu
est-ce que je suis foutu

La Kart #2 chiffres et terminologie 1024 576 L'Ilot

La Kart #2 chiffres et terminologie

25,5 %

20%

4 enfants sur 10

20,6%

933

1 enfant sur 4

de taux de chômage chez les moins
de 24 ans (c’est-à-dire de jeunes
inscrit·e·s comme chercheur·euse·s
d’emploi auprès des organismes
publics de recherche d’emploi tels
que Actiris ou le Forem. Ce chiffre
n’inclut donc pas le chômage invisible
des jeunes non-inscrit·e·s…).

de ces jeunes chômeur·euse·s sont
également inscrit·e·s au CPAS.

naissent, à Bruxelles, dans une
famille qui vit au-dessous du
seuil de pauvreté.

des enfants belges vivaient avant
la crise liée au COVID-19 dans
des foyers « pauvres ». On s’attend
à ce que ce chiffre monte à 25 %
après cette crise.

mineur·e·s ont été recencé·e·s en
2020 comme étant sans abri, une
augmentation de 50,7 % en deux
ans (recensement de Bruss’Help
en Région de Bruxelles-Capitale).

grandit dans un ménage sans
revenus du travail à Bruxelles.

Incasables

Ce terme vient des secteurs de l’Aide à la
jeunesse, de la santé mentale et du secteur
du handicap pour désigner des jeunes à
la croisée de ces trois secteurs et qui ne
trouvent pas de services adaptés à leurs
besoins. Les jeunes ont mis à l’épreuve,
voire en échec, les accompagnements mis
en place par les institutions. C’est aussi
le titre d’un documentaire réalisé par le
Forum contre les inégalités, que nous vous
recommandons.

130 jeunes dits « incasables » en Fédération Wallonie-Bruxelles.

NEET

Ce sont des jeunes qui ne suivent ni
enseignement ni formation et ne sont
pas à l’emploi (« Not in Employment,
Education or Training »). On peut être
« NEET » sur une durée très courte, sans
risque de tomber dans la précarité, ou
au contraire le devenir durablement et
sortir du système. Cette définition mérite
d’être questionnée car elle repose sur des
négations alors que ces jeunes sont le plus
souvent dynamiques et en action. D’après
l’IWEPS (Institut wallon de l’Évaluation,
de la Prospective et de la Statistique), cela
concernait en 2020 (c’est-à-dire avant la
crise liée à la pandémie) 14,1 % des 18-
24 ans en région bruxelloise, 14,8 % en
Wallonie, 8,8 % en Flandre.

14,1 % de NEET en Région bruxelloise en 2019.

MENA

Mineur·e·s Étranger·ère·s Non
Accompagné·e·s : il s’agit de jeunes
d’origine étrangère, arrivé·e·s en Belgique
sans leurs parents ou représentant·e·s
légaux·ales. Certain·e·s entament la
procédure de demande d’asile, mais
beaucoup ne le font pas car ils ou elles
espèrent continuer leur chemin vers un
autre pays européen. Cela fragilise encore
davantage leur situation. Ces jeunes
fuient souvent une grande précarité et
ont, parfois, déjà connu la rue dans leur
pays d’origine. En raison de leur parcours
traumatique de migration et de leur
situation difficile en Belgique, ils ou elles
développent fréquemment des assuétudes.

93 MENA en Fédération Wallonie-Bruxelles au 1er décembre 2019.

Jeunes en errance

Les jeunes en errance sont des jeunes
âgé·e·s de 12-13 ans jusqu’à parfois
25 ans. Ils ou elles ne sont pas
toujours sans domicile au sens strict
mais en mouvement continu entre
amis, hébergement social, famille,
lieux publics, squats, etc. Ces jeunes
vivent des désaffiliations (scolaire,
familiale, institutionnelle). Leur errance
géographique rend leur suivi très difficile,
d’où l’idée de créer un point d’ancrage
grâce au nouveau dispositif d’accueil
Macadam auquel L’Ilot collabore
activement. Ce dispositif d’accueil se veut
inconditionnel et à bas seuil. Pour en
savoir plus, lisez l’entretien sur l’initiative
Macadam avec sa présidente Madeleine
Guyot et Simon Niset, directeur d’une
de nos maisons d’accueil pour hommes à
Charleroi.

La Kart #2 jeunes en errance 1024 576 L'Ilot

La Kart #2 jeunes en errance

Jeunes et sans-abrisme, comment en parler ? La réalité est si complexe. Chaque jeune a son parcours et ses problématiques propres. Il n’y a pas de « one size fits all », de solution standard qui s’appliquerait indifféremment à tous et toutes. Et ne traiter que la question du logement ne suffit pas.

Car un·e jeune sans abri, c’est un·e jeune qui est en rupture familiale, ou scolaire, ou les deux. Il ou elle a peut-être subi des violences ou est né·e dans un foyer en grande précarité, ou les deux. Il ou elle est chargé·e de son bagage de traumatismes, est peut-être passé·e par la case délinquance pour survivre ou s’est réfugié·e dans l’alcool ou la drogue pour échapper à sa situation, ou tout à la fois.

Derrière ce terme « jeunes », il peut donc y avoir une très jeune femme qui s’est enfuie d’un foyer violent, un mineur non accompagné arrivé en Belgique après une migration douloureuse et traumatisante, un jeune homme dont le nouveau beau-père ne voulait plus après un remariage, ou une jeune fille avec un léger handicap que la famille n’a pas comprise ou a rejetée. Il peut aussi y avoir cet enfant ayant grandi dans une famille en difficulté, pris en charge par l’Aide à la Jeunesse, devenu de plus en plus opposé à toute forme de prise en charge institutionnelle, en conflit avec un « système » perçu comme trop peu à l’écoute, trop cadrant, trop figé... et, indirectement, trop violent aussi.

Durant son parcours de vie, les adultes qui devaient le ou la porter ont failli. Le ou la jeune se sent abandonné·e voire rejeté·e par la société et c’est bien compréhensible. Cette société lui demande à la fois de se prendre en charge de plus en plus tôt, tout en ne lui donnant pas les moyens de le faire. Les jeunes doivent gagner leur vie, payer leur logement, s’assumer en somme : mais il n’y a plus d’emploi et les loyers sont trop élevés. Faut-il encore préciser que la COVID et ses conséquences n’ont fait qu’aggraver la situation ?

Un·e jeune qui n’a pas de logement fixe, c’est un·e jeune qui fait face à trois errances : physique (d’un lieu à l’autre), institutionnelle (d’un service à l’autre) et psychologique (d’une situation insécure à une autre, sans port d’attache). Ces jeunes dorment tantôt chez des ami·e·s, tantôt dans des lieux publics (la rue, une station de métro, un cinéma, etc.), tantôt en hébergement social... Ils et elles s’éloignent des institutions (et donc du recours à leurs droits) car celles-ci sont devenues inaccessibles, inappropriées et synonymes de violences. À L’Ilot, nous parlons ainsi de jeunes en errance plutôt que de jeunes sans abri. Parce que ces jeunes sont constamment en mouvement et se méfient des structures institutionnelles, les accompagner est particulièrement difficile.

C’est pourquoi, fin 2020, nous avons participé activement à la création du centre de jour Macadam pour jeunes en errance, qui a ouvert ses portes en juillet 2021. Macadam a précisément pour mission de créer un point d’ancrage, un endroit où ces jeunes pourront venir et revenir, se poser et se reposer et où une relation de confiance pourra se tisser. Afin de prendre en compte la réalité complexe de chacun·e de ces jeunes, ce projet a été créé dans une démarche intersectorielle avec des acteurs des secteurs du sans-abrisme, de la jeunesse et de l’aide à la jeunesse, de la lutte contre les inégalités et de la santé mentale (Le Méridien, Le Forum Bruxelles contre les Inégalités, la Ligue bruxelloise pour santé mentale, les AMO Cemo, Abaka et SOS jeunes).

Car la situation, malheureusement, se détériore d’année en année : non seulement le nombre de jeunes en errance ne cesse de croître, mais ils et elles sont confronté·e·s au sans-abrisme aussi beaucoup plus tôt dans leur parcours de vie. Rien qu’à Bruxelles, cela concerne plus de 900 mineur·e·s, une augmentation de 50,7 % par rapport à 2018 !

Mais nos équipes restent optimistes et déterminées : il est hors de question de laisser tomber notre jeunesse. Les pistes de travail sont claires : créer des lieux désinstitutionnalisés où les jeunes peuvent dire en toute liberté qui ils et elles sont, comment ils et elles se projettent dans la vie ; travailler en intersectorialité pour mieux les accompagner dans la globalité et la complexité de leur parcours et dans la spécificité que représente l’étape « jeunesse » ; les écouter et leur permettre de participer aux solutions qui les concernent. Nos jeunes, ces jeunes en particulier, doivent pouvoir retrouver la place qui devrait être la leur dans la société : celle de l’espoir et de l’avenir. Pour cela, nous devons pouvoir les regarder et les considérer comme des personnes et non comme des problèmes.

Il est urgent que les acteurs et actrices de la vie politique recréent de la confiance en les écoutant, plutôt qu’en leur imposant une vision de la société qui ne leur correspond pas.

Car il s’agit de leur redonner leur dignité et leur place dans notre société. Ces jeunes le méritent. Collectivement, nous ne pouvons pas, à nouveau, leur faire défaut.

Ariane Dierickx, Directrice générale de L’Ilot

Bernard de Vos, Délégué général aux droits des enfants