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Kart #14 | Interview d’Albert Moukheiber : empathie et justice sociale 1024 576 L'Ilot

Kart #14 | Interview d’Albert Moukheiber : empathie et justice sociale

Photo : ©Bojana Tatarska

Au moment de cet entretien, Albert Moukheiber est en route vers la maison d’arrêt de Valence, où il va animer des débats avec des personnes détenues. Scientifique, docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien, il travaille notamment sur les biais cognitifs et la formation des opinions. 

Sensible aux questions de justice sociale, il répond ici à nos interrogations sur l’empathie, le détachement et notre capacité collective à rester solidaires dans une société où l’urgence d’agir semble parfois céder la place à l’indifférence. 

En 2026, peut-on parler d’une montée de l’indifférence ?

ALBERT MOUKHEIBER : C’est difficile à affirmer simplement. Il faut d’abord se méfier du biais de nostalgie, qui nous pousse à penser qu’avant, c’était forcément mieux. La situation se dégrade sur certains aspects, mais il faut toujours préciser l’échelle de temps observée.

« Notre cerveau est un organe comparatif : il s’adapte aux normes qui l’entourent. »

Il y a ensuite l’habituation. Notre cerveau est un organe comparatif : il s’adapte aux normes qui l’entourent. Une génération qui grandit en voyant des personnes dormir en rue peut finir par intégrer cette réalité comme faisant partie du paysage. Ce qui était choquant devient familier, puis moins visible.

Il existe aussi un troisième mécanisme : lorsque l’indignation répétée ne produit aucun changement, on peut tomber dans ce que l’on appelle l’impuissance acquise. On se dit : « C’est inacceptable, mais puisque rien ne change, à quoi bon agir ? »

Le risque est-il alors que l’indifférence remplace l’empathie ?

ALBERT MOUKHEIBER : Oui, c’est possible, mais ce n’est pas automatique. Si je m’habitue à une situation, je peux simplement ne plus la remarquer. Ce n’est même pas nécessairement de l’indifférence : c’est de l’invisibilité. D’où l’importance de continuer à remettre ces réalités dans notre espace mental et à rendre visibles les situations d’urgence.

Qu’est-ce qu’une société perd lorsqu’elle trouve normal que des personnes dorment dehors ?

ALBERT MOUKHEIBER : Elle perd une partie de sa capacité de solidarité et d’entraide. Il faut aussi rappeler que l’empathie est très sélective. Nous ne réagissons pas de la même manière selon les personnes ou les groupes auxquels nous nous identifions.

Certaines souffrances nous touchent davantage que d’autres. C’est pour cela que l’empathie ne peut pas, à elle seule, servir de boussole morale.

L’empathie ne devrait donc pas être notre seul guide ?

ALBERT MOUKHEIBER : Non. Elle doit être un facteur parmi d’autres. Ma boussole morale devrait justement me permettre d’être solidaire de personnes envers lesquelles je ne ressens pas spontanément d’empathie.

« La responsabilité collective que nous avons, c’est de savoir comment faire vivre la solidarité et l’entraide, même en l’absence d’empathie. » 

La responsabilité collective consiste à faire vivre la solidarité et l’entraide même en l’absence d’émotion. Nous ne pouvons pas attendre que tout le monde éprouve de l’empathie avant d’agir. L’empathie peut favoriser l’altruisme, mais elle ne devrait pas en être la condition.

Lorsque nous cessons d’être touché·es par la souffrance des autres, nous éloignons-nous aussi de nous-mêmes ?

ALBERT MOUKHEIBER : Pas nécessairement. Des personnes peuvent être extrêmement dures avec certains groupes et conserver une forte empathie pour elles-mêmes, leur famille ou leur clan. Elles peuvent même utiliser cette empathie pour justifier leurs actes : « Je protège les miens. » Le fait d’éprouver de l’empathie ne garantit donc pas une morale universelle.

On parle de burn-out empathique dans le travail social. De quoi s’agit-il ?

ALBERT MOUKHEIBER : On parle souvent d’empathie, mais il s’agit plutôt de contagion émotionnelle. Cela arrive lorsque je ne parviens plus à maintenir une frontière entre la souffrance de l’autre et la mienne. Je suis envahi.

L’empathie consiste à imaginer l’état émotionnel de quelqu’un tout en sachant qu’il ne m’appartient pas. Lorsque cette frontière disparaît, la souffrance peut saturer l’espace mental et conduire au burn-out. Les professionnel·les du travail social sont particulièrement exposé·es à cette combinaison : trop de souffrance, trop de contagion émotionnelle et trop d’impuissance.

Le risque serait-il alors de devenir des êtres sans émotion ?

ALBERT MOUKHEIBER : Non. Le risque est plutôt de rationaliser la souffrance tout en continuant à penser que nous sommes de bonnes personnes. Nous pouvons glisser vers davantage d’individualisme sans perdre nos émotions.

Or nous sommes des êtres sociaux. Les sociétés solidaires sont au fondement des sociétés démocratiques. Le danger est donc moins de devenir insensibles que de perdre progressivement ce modèle collectif.

L’histoire montre que des sociétés ont pu éprouver beaucoup d’empathie à l’intérieur de leur propre groupe tout en excluant ou en déshumanisant ceux qui étaient considérés comme extérieurs. C’est précisément pour cela qu’il faut défendre un modèle de société dans lequel la solidarité ne dépend ni de la proximité, ni de l’émotion, ni de l’appartenance à un groupe.

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Le chien, soutien émotionnel vital pour les personnes sans abri 1024 576 L'Ilot

Le chien, soutien émotionnel vital pour les personnes sans abri

Photo : ©Jevtic

Le chien, soutien émotionnel vital pour les personnes sans abri

Sommaire :
  • Le chien comme seul soutien émotionnel face à la vie en rue
    1. Un compagnon fidèle dans l’adversité
    2. Un soutien émotionnel face à la solitude
  • Le chien comme refuge pour les personnes sans abri
  • Des centres de jour à adapter pour accepter les chiens
  • Le projet innovant de L’Ilot pour accueillir les personnes sans abri avec leur chien

Selon une étude de l’université autonome de Barcelone, 67 % des personnes sans chez-soi ont un chien, et 74 % d’entre elles considèrent leur animal comme leur unique source de soutien social. Parmi les 9 777 personnes sans abri recensées à Bruxelles (chiffres du dernier dénombrement), beaucoup vivent avec un chien. Un animal de compagnie, véritable soutien émotionnel, qui représente souvent tout ce qui leur reste : un repère, une alarme, un réconfort…

Et pourtant, faute d’accueil adapté pour cet ami fidèle, beaucoup de personnes sans chez-soi renoncent aux services des centres de jour. Il est plus qu’urgent de penser autrement ces espaces afin de répondre aux besoins vitaux des femmes, des hommes et des enfants qui affrontent la rue. C’est pourquoi L’Ilot lance aujourd’hui un nouveau projet d’innovation sociale : adapter nos services de première ligne pour accueillir les personnes avec leurs chiens.

Le chien comme seul soutien émotionnel face à la vie en rue

Dans la rue, un lien vital subsiste encore parfois quand tout le reste s’est effondré. On parle ici de l’apport du chien comme soutien émotionnel pour les personnes sans abri. Ces femmes, hommes et enfants ont tout perdu et affrontent chaque jour la dure réalité de la vie sans chez-soi. Nous savons combien celle-ci détruit le corps, le moral, l’espoir…

Un compagnon fidèle dans l’adversité

Au milieu de toute cette violence, le chien est protecteur. Il devient un repère, un gardien contre la peur et l’abandon. Quand on n’a plus de toit, plus de sécurité, il reste cet être qui ne jugera jamais, qui restera à nos côtés, coûte que coûte. Pour beaucoup de personnes privées de logement, leur chien constitue leur seule famille.

Un soutien émotionnel face à la solitude

Dans un monde de solitude, les animaux de compagnie sont une source d’affection et de valorisation face au rejet de la société. Le chien reste un ami fidèle, il aide à tenir debout quand tout vacille. Il apporte un réconfort émotionnel constant, agit comme un rempart contre le stress et la solitude extrême. Selon la revue Harvard Health Publishing, la présence d’un animal de compagnie diminue en effet la tension artérielle ainsi que le cortisol (hormone du stress) et stimule l’ocytocine (hormone du bien-être).

Le chien comme refuge pour les personnes sans abri

La survie en rue est une lutte quotidienne. Face aux dangers, le chien représente un véritable refuge. Il permet de dormir quelques heures, sans craindre une agression ou un vol, se reposer en évitant un cauchemar de plus. Le manque de sommeil détruit. Dormir permet aux personnes sans abri de tenir, survivre une journée de plus. Et pour cela, beaucoup ne peuvent compter que sur leur chien.

« Avant, je ne dormais jamais. Je craignais trop qu’on m’agresse ou qu’on me vole. J’étais toujours sur mes gardes, épuisé, à bout de force. Je n’avais plus envie de vivre. Depuis que j’ai recueilli Molly, je peux enfin fermer les yeux quelques heures. Sans elle, je ne serais sûrement déjà plus là. »

Patrick*, personne sans abri, et sa chienne Molly

Des centres de jour à adapter pour accepter les chiens

Le lien vital qui unit les publics vivant en rue et leur chien est constamment mis en péril. Très peu de centres de jour acceptent les chiens. Les conséquences sont dramatiques : trop de personnes sans chez-soi renoncent à leurs besoins vitaux faute d’accueil adapté pour leur chien. Elles ne peuvent donc pas accéder aux services d’accompagnement social, prendre un repas ou une douche :

« C’est dur… Je ne peux pas aller me réchauffer, prendre une douche ou manger un vrai repas à cause de mon chien. Et je ne peux pas la laisser dehors, j’ai trop peur qu’on me la prenne ou qu’il lui arrive quelque-chose. »

Patrick*

Ce choix, inhumain, L’Ilot ne peut plus le cautionner. Nous refusons que la présence d’un chien soit un obstacle à l’accès à nos services.

Le projet innovant de L’Ilot pour accueillir les personnes sans abri avec leur chien

Toute personne dans le besoin doit pouvoir être accueillie avec dignité, qu’elle soit seule ou accompagnée de son compagnon à quatre pattes. C’est pourquoi L’Ilot lance aujourd’hui un nouveau projet d’innovation sociale : adapter nos services de première ligne pour accueillir les personnes avec leurs chiens. Ce qui implique :

  • de former nos équipes à l’accueil canin ;
  • d’aménager des espaces adaptés à leurs besoins ;
  • de fournir des soins antiparasitaires gratuits ;
  • etc.

Protéger ce lien, c’est protéger une vie. Ce projet vital, nous le portons sans aucune subvention financière. Ce qui signifie que sans votre soutien, il ne verra jamais le jour ! Votre don peut changer des vies.

Personne ne devrait être contraint de choisir entre des soins de première nécessité et son animal de compagnie.

* Prénom d’emprunt. Patrick symbolise les centaines de personnes sans abri accompagnées par L’Ilot grâce à votre soutien.